Rencontre avec Elisabetta Rugi Grond, Président de Thales Alenia Space Switzerland

E. Rugi Grond : Il s’agit d’une récente filiale dont Thales Alenia Space a fait l’acquisition en novembre 2016. Basée à Zurich, la filiale suisse, qui emploie 75 personnes, regroupe les activités de l’ancienne Division Optoélectronique de la société RUAG. Nous sommes spécialisés dans la production d’instruments pour les satellites scientifiques et dans la réalisation de terminaux de communication optique. Notre cœur de métier, c’est une expertise en matière d’optoélectronique (systèmes électroniques et optiques) et les communications laser.
Space Q&A : On compare vos activités à de véritables « bijoux de haute technologie ». Pouvez-nous expliquer pourquoi ?
E. Rugi Grond : Pour cela, il faudrait que je vous raconte notre histoire. Tout a débuté au milieu des années 90. Au départ, nous développions des communications laser dans le domaine des télécommunications, des constellations en particulier. Notre activité était prospère jusqu’au début des années 2000. Ensuite, la crise financière est passée par là. Nous avons dû interrompre certaines de nos activités. C’est alors que nous avons décidé de nous repositionner en nous spécialisant dans la réalisation d’instruments optoélectroniques. La réalisation de ce type de d’instruments requiert un niveau de précision unique avec à clé des performances très pointues.
Space Q&A : Pouvez-vous citer quelques exemples de vos plus grandes réalisations ?

E. Rugi Grond : Il y en a un certain nombre. Sur les programmes dont vous êtes familier, Thales Alenia Space Switzerland a réalisé des instruments pour plusieurs familles de satellites Sentinel ; les sentinel font partie de l’ambitieux programme de gestion de l’environnement européen Copernicus. On retrouve certaines de nos technologies également à bord de programmes emblématiques tels que Meteosat Troisième Génération (MTG), Bepi Colombo [satellite destiné à l’exploration de la planète Mercure], les vaisseaux de ravitaillement ATV à destination de la Station Spatiale Internationale ou encore le véhicule expérimental intermédiaire (IXV) de l’ESA. Sur les ATVs, nous avions réalisé une caméra infra-rouge qui a permis de gérer à distance la désintégration des vaisseaux en fin de mission lors de la phase de rentrée atmosphérique. Sur la mini-navette spatiale européenne (IXV), construite par Thales Alenia Space, il était question de valider en vol, dans des conditions réelles, les technologies de rentrée atmosphérique. Sur ce projet, nous avions réalisé une caméra infra-rouge, située au niveau des volets de l’appareil. La caméra a opéré pendant les phases de rentrée atmosphérique et d’amerrissage contrôlé.
Space Q&A : La Suisse a-t-elle été impliquée sur le programme ExoMars ?

E. Rugi Grond : Oui absolument. Sur la première mission, nous avons conçu le télescope pour la caméra Cassis (Colour and Stereo Surface Imaging System) embarquée à bord du module orbital TGO. Sur la seconde mission, qui aura lieu en 2020, nous réalisons une caméra qui permettra de guider les opérations de forages du sol martien, qui iront jusqu’à 2 mètres de profondeur. Ce sera une véritable première mondiale ! Les échantillons prélevés seront analysés par l’entremise d’un laboratoire scientifique logé l’intérieur du rover [on cherche à découvrir l’existence potentielle de bactéries]. Les données seront ensuite transmises via le module orbital qui, mission de « Traceur de Gaz » mise à part, servira de relai de communications vers la Terre à la fois pour les rovers de la NASA et le futur rover de l’ESA.
Autre caméra à bord d’ExoMars 2020 : les yeux du rover [caméra panoramique] seront les « pupilles » technologiques de fabrication Thales Alenia Space Switzerland. Rires !
Space Q&A : Quel est votre meilleur souvenir professionnel ?
E. Rugi Grond : C’est lorsque nous sommes parvenus à fabriquer l’altimètre laser pour le satellite d’exploration de la planète Mercure : Bepi Colombo. L’idée de l’instrument est venue d’un professeur de l’Université de Berne. Lorsque l’idée est arrivée à maturité, nous avons travaillé en coopération avec lui, et ce, depuis les tous premiers prémices du projet. Je trouve extraordinaire de savoir qu’un instrument de cette qualité va servir à l’exploration de Mercure ! J’en garde un très bon souvenir. Nous avons par ailleurs capitalisé sur cette technologie pour proposer, par la suite, des instruments similaires qui ont volé sur d’autres programmes d’exploration. Souvenir mis à part, je tenais aussi à rajouter que nous sommes tous très heureux et fiers d’avoir intégré Thales Alenia Space car nous allons pouvoir mettre notre expertise au profit d’activités liées à l’Observation de la Terre, à la science et aux télécommunications. L’optoélectronique ouvre en effet un champs des possibles très étendu.
Space Q&A : Quels conseils donneriez-vous à la nouvelle génération de lycéennes et étudiantes intéressées par les filières scientifiques, le spatial en particulier ?
E. Rugi Grond : Je pense qu’à partir du moment où l’on voue pour l’Espace une véritable passion, il faut essayer de ne pas trop se poser de questions et aller de l’avant tout en se donnant les moyens d’atteindre ses ambitions. L’espace est un domaine très particulier mais tellement passionnant ! Il faut savoir suivre ses passions pour se réaliser professionnellement.
Copyrights:
First artistic view: © Thales Alenia Space/Briot
ATV-5 re-entry artistic view: © ESA
ExoMars Rover © Thales Alenia Space/Master Image Programmes