Vers la guerre numérique
Nouvelles formes de guerre, nouvelles générations d’armements… Le combat aéroterrestre retrouve son caractère décisif, impliquant une mutation radicale des armées de terre. Le changement de paradigme, en cours depuis une quinzaine d’années, se caractérise par trois éléments nouveaux.
En premier lieu, le terrorisme urbain contemporain recherche systématiquement à revêtir ses opérations d’un caractère extrême, tant du point de vue des pertes humaines occasionnées que de la portée symbolique de ses actions.
En bref
1. Selon des analyses récentes, d’ici 2030, les Occidentaux auront perdu leur suprématie aérienne.
2. La guerre de l’information joue un rôle croissant dans les conflits modernes.
3. Les nations occidentales doivent repenser le format de leurs forces et leur mode d’action.

Un théâtre d’opérations intercontinental
Tout d’abord l’élargissement des théâtres d’opérations à des dimensions intercontinentales, inédites depuis la Seconde guerre mondiale. La zone sahélo-saharienne, la Syrie, l’Irak, les pays européens touchés par le terrorisme, constituent un seul et même théâtre d’opérations sur lequel il faut faire face à un même adversaire sur deux fronts. La guerre ne se limite plus aux opérations extérieures. Nous assistons à un retour vers la Défense Opérationnelle du Territoire, avec un continuum de plus en plus étroit entre sécurité et défense.
Nous sommes ensuite confrontés à une combinaison alliant « guerre hybride » (concept répandu mais dont le caractère novateur est sujet à débat) avec des opérations de contre-insurrection classiques- et «guerre de haute intensité », compte tenu des capacités militaires (blindés, MANPAD – MAN Portable Air Defense System) de plus en plus grandes des groupes armés. L’antiterrorisme ne se réduit donc plus à la collecte du renseignement par les services, à son exploitation par les forces de sécurité et à une phase judiciaire. Il doit mélanger toutes les formes de combat, antiterrorisme classique, antiguérilla, combats violents.
Quant à la « guerre de l’information », elle n’a jamais atteint une telle ampleur et une telle importance. L’adversaire cherche une « cyberlevée en masse » en communiquant et influençant via des réseaux sociaux et des médias qu’un Etat démocratique peut difficilement neutraliser.
Ces évolutions profondes doivent inciter les nations occidentales à repenser dès à présent le format de leurs forces armées et leurs modes d’action. Dans ce cadre, l’artillerie retrouvera par exemple un rôle décisif. Les forces terrestres devront aussi retrouver la capacité à produire des effets de masse, par des effectifs accrus, le développement du combat collaboratif et une action interarmées optimale. Cela exigera la mise en place des moyens nécessaires à un C4ISR (Command, Control, Communications, Computers, Intelligence, Surveillance, Reconnaissance) hautement performant.
Le numérique permet d’assurer une formation en continu des hommes, de les préparer plus rapidement en amont à l’usage des matériels dont ils seront dotés lors des opérations futures, via la simulation.
Scorpion, clé du combat collaboratif
Ce programme, dont Thales est un acteur clé, prévoit d’inscrire à compter de l’horizon 2020 l’ensemble des futures forces de l’armée de terre, tous types d’unités confondus simultanément engagés sur un même théâtre d’opérations, au sein d’une « bulle opérationnelle aéroterrestre » (BOA). Cette BOA regroupant, via Scorpion, l’infanterie, les unités mécanisées lourdes et légères, l’artillerie, l’aviation légère de l’armée de terre, les drones, connectera tous ces moyens, leur permettra de partager en temps réel le renseignement et de coordonner leurs actions en conséquence afin de démultiplier leurs effets, en les conjuguant via un dispositif C4ISR.
Scorpion sera aussi le centre nerveux de tout le système de contrôle et de commandement interarmées des forces françaises. En permettant à l’ensemble des forces de constituer un réseau fluide en mesure de se former, d’évoluer, de se « dissoudre », d’intégrer à la demande des pions tactiques inter-armées (plug-and-play), de se reformer selon différents arrangements dans le temps et l’espace, il sera en mesure d’offrir des solutions quelle que soit le type de conflit.
Drones, satellites, avions AWACS, senseurs et armements des aéronefs de l’armée de l’air et de la marine, moyens de recueil de l’information de toutes les forces armées, permettront par ailleurs à ces forces réduites, reliées notamment par un système de radios logicielles Contact conçu par Thales, d’atteindre l’ubiquité, d’agir rapidement et efficacement sur une zone située à des centaines de kilomètres et sur laquelle elles n’avaient précédemment aucune empreinte.

Une suprématie aérienne contestée
Toutes les études réalisées par les centres de recherche stratégiques occidentaux prennent aujourd’hui comme hypothèse de travail probable la fin de la suprématie aérienne occidentale à l’horizon 2030, en raison, notamment, de l’émergence ou de la réémergence d’industries militaires susceptibles d’exporter des systèmes d’armes dont le niveau de performances égale sur certains segments la qualité des matériels occidentaux. Quelles parades opposer à ce défi majeur?
La première parade semble logique. Une phase SEAD (Suppression of Enemy Air Defenses) menée par des UCAV (Unmanned Combat Air Vehicles) dont le Neuron français annonce le profil, ou par des armes à longue portée, hypersoniques et/ou hypermanoeuvrantes peut être un moyen de supprimer ces défenses ou, du moins, de les amoindrir pour permettre dans une seconde phase à des avions de combat aux capacités de protection performantes d’évoluer sur le théâtre en conjuguant protection passive et brouillage des radars adverses.

En cas d’échec d’une telle campagne SEAD, ce seront à d’autres effecteurs d’entrer en jeu. Ceux-ci devront d’abord protéger nos forces terrestres, privées de couverture aérienne. Cela peut se réaliser sur un mode offensif et/ou défensif.
D’un point de vue offensif, les capacités de cyberguerre en développement et d’armes électromagnétiques peuvent être sollicitées pour neutraliser les systèmes électroniques à la base du C4ISR adverse.
Si les systèmes ennemis ne peuvent être neutralisés, il faudra s’en remettre à des systèmes d’armes permettant de constituer des bulles de protection au-dessus des forces terrestres (SAMP/T…) ou d’assurer leur protection sol-air rapprochée, en attendant la généralisation d’armes à énergie dirigée (lasers…) qui provoqueront une rupture en matière de destruction d’aéronefs et de missiles.
Si l’armée de terre est privée de couverture aérienne, elle sera aussi partiellement privée d’appui aérien. Dès lors l’artillerie, outre la mission sol-air élargie qui lui est dévolue, devra retrouver de puissantes capacités d’appui-feu, au plus près de la ligne de front comme dans les profondeurs du dispositif ennemi. Mais si ces systèmes peuvent, grâce aux munitions « intelligentes » et aux systèmes radars associés, frapper extrêmement précisément et à longue distance, ils ne pourront reconstituer les effets de masse que peuvent occasionner des frappes aériennes menées par plusieurs avions de combat sur une même zone. Parallèlement, face à un ennemi disposant d’une très forte puissance de feu, la première phase de l’action offensive pourra être confiée à des effecteurs robotisés, tels des blindés pilotés à distance.
Les drones de tous types pourraient aussi être amenés à jouer un rôle décisif dans le cadre du combat urbain. Cela s’est vérifié lors de la première bataille de Falloujah, en 2004, où les drones tactiques américains de type Predator ont permis de réaliser des frappes d’opportunité et des tirs ciblés sur des objectifs localisés en milieu civil, non accessibles par un tir direct sans occasionner de fortes pertes collatérales.
Au total, le futur chef militaire aura à sa disposition à moyen terme une gamme d’outils lui permettant de moduler son action en fonction de l’adversaire et des nécessités.

Virage high tech
La connectivité entre systèmes de systèmes dépendant tous d’un même dispositif C4ISR implique une profonde transformation numérique des forces terrestres.
Liaisons satellitaires, drones et robots omniprésents et aux missions de plus en plus variées (ISR, relais de communication, guerre électronique, destruction, génie, logistique…), interconnexion des senseurs, centralisation et traitement de l’information, etc. : le combat aéroterrestre de demain, via le rôle central du C4ISR, a déjà pris le virage vers la guerre numérique. Avec tous les défis associés : la cloudification des données partagées, mais aussi les problématiques liées à la cybersécurité des objets connectés du champ de bataille (et à la cyberoffensive), sans oublier la robotisation de plus en plus poussée. Demain, sans doute, une première ligne d’engins constituée d’objets terrestres, navals, ou aériens, d’autonomie diversifiée et pilotés à distance, l’homme demeurant toutefois maître de la décision ultime lors de l’acte de combat, essuiera en premier le feu ennemi.
Une fois rentré dans les usages militaires, le numérique autorisera les officiers des forces terrestres à se concentrer sur la tâche prioritaire, la conception et la direction de la manœuvre tactique et/ou opérative, exactement comme un pilote d’avion de chasse disposant d’un appareil opérant en fusion de données peut se consacrer exclusivement à son cœur de métier du combat.
Demain, avec les progrès réalisés par la connectivité (débit de l’information, sécurisation des données, interopérabilité…), il sera possible aux combattants, à leur commandant d’unité ou à leur chef de corps, de combattre en jouissant d’une vision quasi-exhaustive du champ de bataille et de l’action de chacun, via la transformation numérique.
Alors que Fabrice del Dongo, ne voyait pas au-delà de quelques centaines de mètres à Waterloo, les soldats du futur partageront une vision commune, connaîtront leurs positions respectives.
Via une kyrielle de senseurs, les cadres pourront diriger la manœuvre en disposant en permanence d’un tableau exact, sans cesse actualisé, du dispositif, du taux d’attrition de leurs unités, de l’état des besoins en matière de ravitaillement (munitions, essence…) et de soutien médical. N’attendant que le feu vert pour intervenir, les combattants seront à pied d’œuvre et efficaces bien plus rapidement qu’elles ne sont aujourd’hui en mesure de le faire. A plus long terme, des plates-formes basées sur le cloud traiteront en big data les données issues du théâtre, associées à d’autres, pour proposer aux chefs tactiques et de théâtres des aides à la décision ultra-personnalisées.
Enfin, le numérique permet d’assurer une formation en continu des hommes, de les préparer plus rapidement en amont à l’usage des matériels dont ils seront dotés lors des opérations futures, via la simulation. Dans cette optique on peut songer à la mise en place de « smart casernes », dotées d’installations permettant aux combattants de se préparer activement dans leurs lieux de garnison, complémentairement aux stages de terrain classiques.
La victoire est donc, une fois encore, au bout de l’innovation.
Cet article a été rédigé par Philippe Migault et publié dans le magazine Innovations n°6.